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Le mariage de Pavel, de Jean-Pierre Milovanoff : « Les migrants sont devenus un sujet capital »

Publié le  Par Jacques-Henri Digeon

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Richemond

Pascal Hébert, notre chroniqueur littéraire a lu le dernier livre de Jean-Pierre Milovanoff et a rencontré l’auteur qui fait partie des plus grands écrivains français. A 15 ans, son père a fui la Russie et la révolution bolchévique. ‘’Le mariage de Pavel’’ est l’histoire de ce migrant russe devenu français. Un livre dans l’air du temps.

L’écriture de Jean-Pierre Milovanoff est littéraire à souhait. Les mots résonnent entre eux comme le mécanisme d’une horloge parfaitement réglée. Et l’homme est adorable. La modestie se marie si bien avec le talent.  Avec Le mariage de Pavel, Jean-Pierre Milovanoff fait un bond en arrière. Comme dans un film nostalgique, le jeune Jean-Pierre retrouve la maison de sa jeunesse. Une maison que lui tend le miroir de son enfance et de sa vie entre un père, réfugié russe et deux femmes assez surprenantes, sa mère et sa tante. Deux inséparables qui marqueront la vie de Jean-Pierre. Mais un soir, son père, Pavel, qui sent la fin de sa vie, décide de raconter son histoire à son garçon. L’histoire d’une famille russe prise dans la révolution bolchévique et de la fuite de la Russie. Milovanoff montre avec le cœur des mots ce que peut ressentir un réfugié.


Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de parler de votre père dans un livre ?
J’avais déjà parlé de mon père dans un livre en 1998. Lorsque j’avais écrit Russe blanc, ma mère était vivante et il y avait des choses que je ne pouvais pas dire pour ne pas la blesser, l’écorcher ou lui déplaire. Je m’étais contenté d’un portrait isolé de mon père. Aujourd’hui, malheureusement j’ai les mains libres puisque toute ma famille a disparu. Je voulais donc compléter ce portrait et le resituer dans l’espace de la famille française.

Quelle est cette histoire familiale ?
En fait, mon père, dans sa famille, était très marginalisé. Non pas méprisé ou humilié mais son histoire russe ou ses centres d’intérêt n’intéressaient personne. C’est comme ça que j’ai vécu les choses. Il faut dire que dans ma jeunesse, il y avait trois femmes à la maison. Elles avaient la responsabilité de la maison et mon père s’est retrouvé comme une sorte d’apatride. Il s’est retrouvé à l’écart dans une famille assez solide. Même dans la maison, il y avait d’un côté le monde des femmes avec ma mère, ma grand-mère et ma tante et celui de mon père à l’autre bout dans une autre pièce. C’était très étrange avec ce partage presqu’à la hache. Et moi, j’allais de l’un à l’autre.

Après avoir fui sa Russie natale, votre père est donc un étranger sous son propre toit.
Il l’a été. En fin de compte, personne dans la famille ne s’est intéressé à son passé de Russe en fuite dans sa jeunesse. On n’a jamais mangé de plat russe. Lorsque mon père fréquentait des Russes à Nîmes, il sortait seul. De son côté, ma mère sortait avec sa sœur. Cette vie familiale m’a modelé. J’ai été l’héritier de deux univers, qui ne communiquaient pas. Et qui n’étaient pas pour autant hostiles. Je n’ai jamais vu ma mère s’intéresser à l’art russe. Mon père a donné des cours de russe pendant un moment et c’est là que je l’ai entendu parler cette langue.

Votre mère, qui était institutrice, n’a jamais cherché à comprendre son mari ?
C’est curieux, en effet, d’autant plus qu’elle avait épousé un Russe. Ce qui est sûr, c’est qu’elle avait voulu se marier avec un Russe contre l’avis de ses parents qui ne sont pas venus à son mariage. Ma mère était une femme extrêmement tenace. Elle avait de grandes ambitions pour ses enfants qui devaient, dès le berceau, faire des études supérieures.


Pavel avait-il vraiment heureux ?
C’est le grand mystère. Il a été orphelin de mère, il a perdu toute sa famille. Il a traversé la guerre civile. Il a risqué sa vie et a été souvent en danger. Après ça, il aspirait à la tranquillité. Il aimait les vacances où il ne se passait rien.

Parlez-nous de l’exil vécu par votre père.
Le début de l’exil est très facile. On est menacé, on risque sa vie comme on peut le voir avec la Syrie. Les migrants sont devenus un sujet capital. Il faut vraiment s’en occuper et les recevoir. Lorsque l’on quitte un pays en guerre, c’est facile. Ma maison brûle, il faut que je parte. Mais peu à peu, on découvre qu’on a laissé un pays, une langue, des attachements, la protection que l’on avait de la famille. Je pense que mon père a découvert ça peu à peu. Il a été en France un étudiant heureux grâce à une bourse. Il est en France et c’est presqu’un rêve. Il étudie la géologie. Il devient ingénieur. En même temps, il a tout laissé derrière lui.

Pavel aurait-il pu retrouver sa Russie natale ?
Avec l’Union Soviétique, il n’y avait pas de retour possible. S’il avait eu l’intention de passer le rideau de fer, c’est la mort qui l’attendait. En France, tout va bien pour lui. « Tout marche sur des roulettes » comme il aimait bien le dire. Et puis le bel ingénieur a rencontré la belle institutrice.

Quelle place prend Odine, votre tante, dans la famille ?
Ma tante se retrouve veuve et vient vivre chez nous. Pavel se retrouve donc entre trois femmes. Odine a complètement étouffé le couple. On peut dire que la grande passion de ma mère aura été sa sœur ainée. J’explique ça par l’enfance car les deux sœurs ont été obligées de lutter pour vivre la vie qu’elle voulait. C'est-à-dire, une vie indépendante avec un métier. Pour mon grand-père maternel, les femmes devaient se marier. Les deux sœurs ont voulu faire des études. L’aînée a été obligée d’arrêter ses études parce que son père avait ruiné la famille. Les deux sœurs sont devenues institutrices. Les deux sœurs se sont entendues pour lutter contre le père. C’était avec une grande complicité pour tenir tête à ce père conservateur. Elles ont lutté pour exister.

Comment s’expriment chez vous vos racines russes ?
Quand j’étais adolescent, j’ai commencé à ouvrir les yeux. J’ai constaté qu’il y avait une anomalie. Je regardais beaucoup la famille. Il n’y avait qu’une voiture dans la famille. C’était ma tante qui l’avait. Mon père, trop distrait, n’aurait jamais pu conduire. C’était comme ça, les femmes de la maison s’occupaient de tout. Des études, des tracas, du choix des vacances. Mon père suivait ou pas. J’avais beaucoup de respect et d’admiration pour Pavel. C’est un éloge de mon père. Dans les derniers étés de sa vie, j’ai été proche de lui. Mes racines russes, c’est comme un manque. Je sens ma moitié russe en moi, mais cela ne passe pas par la langue.

Propos recueillis par Pascal HEBERT


Le mariage de Pavel de Jean-Pierre Milovanoff (Grasset). 202 pages. 17 €.



Jean-Pierre Milovanoff en bref. Jean-Pierre Milovanoff est né à Nîmes en 1940. Il a obtenu le prix Goncourt des Lycéens en 1997 avec Le maître des paons. Cette même année, il reçoit le prestigieux prix des Libraires pour L’offrande sauvage. Le prix France Télévision récompense en 2002 La mélancolie des innocents et enfin Terreur grande obtient le prix du Roman Historique en 2011.







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